Julien Rapegno
julien.rapegno@centrefrance.com
n De la Guadeloupe au Châtelet, il y a plus qu'un océan. Comment êtes-vous arrivé ici ?.
Depuis le lycée, je suis dans la céramique. Je n'ai jamais
exercé d'autre métier. J'ai passé cinq ans en région parisienne,
où j'ai cherché en vain un atelier. J'ai découvert une annonce dans la
Revue de la céramique et du verre. Une annonce passée par
Mme Dieudonné, qui fût la première à vouloir réinstaller des
potiers aux Archers. Elle m'a dit qu'il y avait des maisons à vendre,
je lui ai répondu que je n'en aurais jamais les moyens. Elle m'en a
trouvé une à 10.000 euros ! (NDLR : c'était en 1995) je lui
ai dit qu'à ce prix-là, je pouvais peut-être racler les fonds de tiroir
(rire). Et dans cette maison, j'y suis toujours !
n Les Berrichons sont-ils accueillants ?.
Mon installation n'a pas été difficile. Je dirais que les
Berrichons vous reçoivent, et qu'ensuite ils vous accueillent. Il faut
prendre le temps de comprendre un paysage et comment les gens
fonctionnent. Il faut connaître un peu l'histoire de ses voisins. Une
fois qu'ils ont vu que vous voulez vraiment rester, ça va tout seul. Je
me rends compte aujourd'hui que tout au long de ma vie d'adulte, j'ai
toujours été le seul noir du coin. Et ça s'est toujours bien passé !
n Entre le Berry et vous, ce fut un coup de foudre ?
Ici, finalement, c'est un peu comme la Guadeloupe. Je me suis
senti d'emblée dans une certaine intimité avec ce pays. Une île, on se
dit qu'on peut en faire le tour rapidement, alors que dans le détail,
il y a plein de choses à voir. Le Berry c'est pareil : il faut
prendre le temps de découvrir. C'est une vraie campagne, préservée,
avec des choses intéressantes dans chaque hameau. Les paysages ne sont
pas en perpétuel bouleversement. Même Bourges est une ville qui grandit
tranquillement, en se densifiant. Si je me replace dans les conditions
de mon arrivée, je dirais que ça m'a presque déçu de ne pas être plus
décalé que ça ! (rire) En fait, aux Antilles, on est très au fait de
tout ce qui se passe en métropole.
n Et économiquement, ce n'est pas trop dur pour un artiste d'être installé dans une région au niveau de vie assez bas ?
Il ne faut pas croire, il y a de l'argent aussi dans le coin.
Il y a des amateurs d'art. Ce que j'observe et qui me fait plaisir
c'est que les habitants des Archers qui ont vu arriver les nouveaux
potiers, ont affiné leur goût au fil des ans. Ce sont devenus de
vrais connaisseurs en céramique. Ceci dit, la situation économique des
ateliers s'est dégradée depuis 2005.
n Est-ce qu'il y a un site où un paysage de la région qui vous touche particulièrement ?
La première fois que je suis venu en Boischaut, je suis arrivé
par Morlac. Il y a une petite route qui serpente et qui domine l'Arnon,
c'est bucolique à souhait. Je me suis fait la réflexion :
« je sens que je vais être bien ici ! » Et ça s'est confirmé,
ça colle avec ma personnalité. En Guadeloupe, je vivais aussi à la
campagne, c'était calme. Je n'aime pas les montagnes sans horizon, ça
m'effraie et je suis mal à l'aise au bord de la Méditerranée.
n Pas de nostalgie vis-à-vis de la Guadeloupe ?
C'était un choix de quitter les Antilles, pas une douleur, et
ce n'est pas loin, ce n'est qu'à huit heures d'avion ! Et ce qui
m'intéresse c'est de confronter ma culture antillaise à ce que je vis
ici. Mes recherches s'orientent de plus en plus vers la créolité. S'il
y a une musique, une reconnaissance au niveau de l'art naïf tout reste
encore à inventer, ou presque, dans d'autres domaines artistiques. Et
la créolité, c'est par définition, le mélange de plusieurs influences.
C'est donc intéressant pour moi de vivre dans une région très
française, avec une identité rurale forte et des éléments d'histoire
dans le paysage. Je saisis mieux désormais ce que nous, les Antillais,
avons reçu de la France. Finalement, en tant que céramiste, je n'avais
pas, en Guadeloupe, de tradition sur laquelle m'appuyer.
n Avec quinze ans de recul, comment voyez-vous évoluer ce territoire que vous habitez ?
Quand je suis arrivé, on sentait qu'il y avait vraiment des
frontières d'une commune à l'autre. Par exemple, l'initiative de
recréer une activité potière aux Archers avait créé des jalousies.
Aujourd'hui, on sent beaucoup plus de coopération. Il y a par exemple
le pays Berry Saint-Amandois et la ville de Saint-Amand a connu un
essor artistique avec Serge Vinçon.